Mabon

Panser avec du bois et du feu
Voir s’évanouir dans une fumée bleue les maux des mots
Embrasser le Nord comme un ancêtre aimé
Saluer les êtres cachés, caresser des plumes au vol
Semer des graines dans le ciel, comme des étoiles
Prendre des mains, étreindre des sœurs et des cœurs
Dans la forêt qui danse, d’ambre et de jade

Chemins noirs du Languedoc

Chemins noirs du Languedoc..

Jaune, gris, vert-sec.

Chair lacérée d’épines et de poussière..

Une chaleur de chape de plomb, le dos sous sa cloche..

Les crevasses de l’orage dans le ventre..

Saluer la lune qui efface et qui choisit.

Des vignes de promesses.

Et toujours,elle et ses petites marées, peinture aimée.

Chemins noirs du Languedoc.

Vert, gris, ocre.

Grains de poussière hostile.

Aridités, paroles sourdes de sentiers qui se cachent derrière des épines.

Ronces, figuiers de barbarie, lauriers et mûriers.

Sauvagerie quotidienne.

Chiendent domestiqué.

Âpres palais.

Mériter ce qui veut rester barbare, indomptable et fier.

Le voyage de petite plume

Voici quelques planches d’un projet jeunesse intitulé

Le voyage de petite plume

sur le thème de la grande odyssée qu’est grandir, en suivant le fil des saisons.

Texte: Inês d’Almeÿ, Illustrations:Audrey Rohfritsch

Le voyage de petite plume

Petite plume vit dans un nid confortable, tout en haut d’un arbre. Il est bien rond, chaud et douillet. Elle s’y sent bien, et y dort à l’abri, dans un creux moelleux.

Un jour, une tempête arrive, venue de nulle part. Le ciel gronde et pleure. Il y a beaucoup, beaucoup de vent. Le nid est arraché de l’arbre. Petite plume se retrouve dans les airs, et s’envole.

Au-dessus de la forêt, au-dessus des marais, au-dessus des prés, petite plume flotte dans les airs. Il y a tant de couleurs vives, et tant d’odeurs douces là en bas ! Il y a tant de sons drôles, tant de formes folles depuis le ciel

-Vers où voles-tu, petite plume ?lui demande une enfant menue. -Je vole là où le vent me porte, répond petite plume.

Chemins noirs

Chemins noirs du Morvan. 

Jaune, bleu, blanc. Des cribles de coton sur une mer ouverte. Les âmes vives sont des fleurs des champs. Les pas crissent sur le foin. Le temps n’est pas. 

Vert, bleu, blanc. Poussières de sentiers, ombrage d’arbres centenaires, les vignes comme des promesses. Saluer par leurs noms les plantes des sous-bois, en cueillir certaines pour se remémorer ces instants suspendus. Déjeuner sur la mousse, caresser des tympans les torrents.

Jaune, marron, bleu, vert. Les pierres du temps. Les mots gravés. Les témoins d’histoire(s). Les parcours, les chemins, les esquisses, les traces.

Bleu,marron,rose. Sortilèges fleuris et incantations lunaires. Caresser l’écorce et les abeilles. Butiner les étoiles et se souvenir des pas dans le ciel. Gratitude.

Les cicatrices

Des sillons, des fossés, des cratères

ponctuent ce territoire de points d’exclamation

Ce sont des témoignages silencieux,

des sables mouvants de souvenirs 

Chaque cratère est une étoile 

qui relie les autres

dans une constellation d’histoires

Chaque trou un mot de mémoire, 

chaque fossé un torrent d’évènements,

qui grave la peau de son flot 

C’est une cartographie en mouvement,

un corps qui mûrit,

le souvenir du temps

Des sens, des heurts, des caresses et des 

morceaux de rencontres,

des amies qui témoignent de l’infini des possibles

Fenêtre sur cour

Chape de plomb.

Tristes temps que ceux où l’on doit se séparer de ceux que l’on aime parce qu’on les aime.

Chacun dans une pièce de puzzle. Chacun avec un poids invisible, omniprésent, comme une douleur sourde et lancinante.

Ce mal qui est arrivé si vite. L’impression de vivre dans un mauvais film. Une pierre dans le ventre. La gorge cousue. 

Entendre les cris d’enfants et quelques oiseaux pour qui rien n’a changé. Ces sons-mélodies qui allègent les respirations.

La ville s’est rétrécie, et l’univers tout entier tient dans un puzzle. Le monde-de-la-maison. Sans tous ceux que l’on voudrait voir, respirer, écouter.

Sentir le pouls. Cadence feutrée. Des petits pas. Des demi-soupirs. Un temps qui est élastique, mais dont on ne voit pas venir le retour. Aucune claque. Aucun rien. L’attente sans heure.

Cuire du pain, planter des herbes, prendre dans les bras ceux qui peuplent la maison-monde. Ecouter un vieux vinyle oublié, penser aux films qui rappellent la vie. Choisir d’être le protagoniste de celui qui nous plait le plus, aujourd’hui.

Inventer des histoires, comme les ramifications de l’arbre du jardin, qui partent, loin, exploratrices immunisées.

Décomposer un long, lent mouvement, comme une séquence de tai-chi, en inspirer le feu de la terre et habiter cette force. Pieds-racines. Bras-branches. Souffle-tout. Il existe un monde à explorer sans se mouvoir. Ne pas essayer de le peupler comme l’autre, le-loin, mais l’habiter dans sa pulsation.

Des constellations faites d’étoiles liées les unes aux autres. Des constellations qui se frôlent et se parlent, sans voix dans le ciel.

Le pouvoir du coeur, la danse du souffle. Ensemble malgré tout.

La danse

C’est l’invisible qu’il faut écrire. 

Ce qui est visible à l’œil nu a déjà trouvé des paroles. 

La danse, elle, est une forme d’invisible en mouvement, perceptible comme un battement du cœur. 

Elle peut être devinée, elle peut être esquissée seulement, mais elle en demeure insaisissable, écrite par bribes. 

Essayez d’imaginer une couleur qui n’existe pas. Essayez de peindre un courant d’air. Est-ce impossible ? Ou bien est-ce une danse qui cherche une esquisse possible, même éphémère ? 

Danser, c’est observer les strates du temps et jouer avec elles. 

C’est un hymne au silence, au rythme seul des pas et du souffle. 

C’est habiter ces strates du temps comme on souffle sur une bulle de savon, légèrement, en sourdine. 

C’est marcher dans la neige sans laisser de pas. 

C’est suspendre le vol du temps et habiter une pause qui parait éternelle. C’est perdre le temps. 

C’est se perdre. 

C’est retrouver la substance de tout chose, qui est en fait une matière en mouvement, sans forme définie, sans contour arrêté. 

Danser c’est jouer et c’est rire, c’est parfois être ému aux larmes. 

Eux, ils avaient déjà dansé ensemble, sans musique. 

Leurs pas semblaient ceux d’une parade nuptiale d’animaux timides. Ils esquissaient des pas sur le sol, légers, aux empreintes aussitôt comme lavées par une marée invisible. Ils ne laissaient pas de poids, et se devinaient à tâtons dans l’épaisseur de leurs souffles. Ils ne se touchaient pas. Ils ne se regardaient pas. 

Ils étaient pourtant un seul et même être dans deux corps, car un vrombissement sourd résonnait entre eux comme un gros cœur sourd qui les berçait d’un seul mouvement. Ils étaient dans une même bulle chaude et mouvante, et ils volaient, portés dans un courant d’air tiède. Un pas de deux de flamands roses qui caressaient le sol avant de prendre leur envol. 

Il leur semblait que le soir descendait dans le studio et qu’il les avalerait tous entiers comme la mer la nuit avale les barques dans son encre. 

Dansaient-ils encore ou bien s’étaient-ils arrêtés ? 

Le rythme restait, boum ta , boum ta, et quoi qu’ils fassent, ils étaient en mouvement, ils se mouvaient comme la marée, cadence régulière et légère. 

Ils étaient des oiseaux d’écume et se fondaient dans cette nuit naissante.

La fin du monde

Ces derniers temps avaient la saveur de la fin du monde. Violente, douce-amère et fleurie. Le vent semblait arracher le printemps naissant des arbres. Les cyprès pliaient sous les bourrasques, les quelques fleurs de cerisiers tentaient de s’attacher de tous leurs pétales aux branches. La grêle succédait au hululement des courants d’air. 

-C’est un signe, se dit-elle.

Elle croyait aux oracles du quotidien. Elle savait interpréter tel croisement, telle rencontre, tel signe ou panneau lu. Elle se plaisait à cartographier la ville à travers ses questions et leurs réponses fortuites. Sérendipité. Pythies vulgaires. Dieux sourds.

Ces temps-ci, elle voyait dans ce temps qui ferait pâlir St Jean le revers de la médaille du virus qui se propageait dans le monde. Un virus comme fin de l’humanité, c’était un des scénarios plausibles de films à gros budget, les « films catastrophe ». Serait-ce une catastrophe ? Elle pensa que pour beaucoup, bien sûr, ça en serait une. Car le monde de chacun est peuplé de celui des autres, de ceux qui nous sont chers, et ils sont tout un monde eux aussi. Et ces mondes s’éteignent en disparaissant, et il ne reste plus aucun être cher. 

Le monde serait une terre aride et stérile. 

Cet air qui annonçait la catastrophe, comme il balayait tout sur son passage… Des magasins déjà vides par rayons entiers, les pharmacies dévalisées. Tous ces mondes qui ne voulaient pas devenir arides. Tous ces êtres chers qui s’accrochaient à des moyens de vivre pour peupler encore des territoires d’attachement, de liens, de tendresse, de moments qui comptent. Compter pour pouvoir, s’il le faut, mourir avec des souvenirs forts.

Et cette saveur de fin du monde, quand elle sera vraiment arrivée, quels arômes aura-t-elle alors ? Le sel des larmes ? L’acidité de la sueur ? L’emballement du panache ? Ou alors une absence totale de goût et d’odeur, ça, ce serait vraiment la fin. Une carte sans couleurs ni chemins de mémoire, sans plus de chair ni de pulsation. Une fin du monde morne et fade. 

Elle préférait décidément les bourrasques et les cyprès pliés, les fleurs qui désirent et qui ne renoncent pas. A finir pour finir, à défaut pour tous que ce soit à l’âge tendre, alors que la fin soit éclatante comme un cœur qui sort de ses gonds.

© Inês d’Almeÿ

Lisbonne

J’ai aimé cette ville comme on aime une maitresse, avec dévotion et passion, immédiatement, jusque dans la chair. Je l’ai aimée comme le corps d’une amante, en la parcourant dans ses courbes et ses plis avec tout mon corps et toute mon envie. 

Je me suis laissée bercer par son souffle, par ses murmures.

Les bateaux, au loin, qui appellent, le vrombissement, dans son ventre et ses collines. J’ai caressé des yeux son relief, j’ai goûté à ses senteurs sucrées. 

La figue chaude, rôtie au soleil de l’été, l’âpreté des feuilles de néflier, la blancheur troublante, crue, des pavés écrasés de chaleur. 

Le bleu du ciel, un bleu quasi Klein, et la blancheur de la lumière, presque trop forte, comme si on avait monté son intensité à la main pour éblouir. 

Les cacilheiros qui tracent des sillons sur le Tage, les cicatrices des artères qui montent le long des sept collines, les rails des tramways qui labourent sa peau. 

Et ses milliers, ses milliards de marches qui coupent les côtes, qui alourdissent le souffle, pour finalement déboucher sur quelque vue splendide, ouverte à l’infini. 

Un monde qui s’ouvre, comme une bouche qui respire.

L’impression de toujours voyager en restant sur le même point. Des milliers de façades et d’angles, changeants, mouvants, sur cette terre qui respire et ondule. 

Comme je t’ai aimée. 

Et j’ai dû te quitter comme on quitte quelqu’un que l’on aime encore, à contrecœur, avec l’arrière goût d’être le jouet du destin, d’un dieu laid qui veut nous infliger des épreuves douloureuses pour s’amuser. J’ai dû te quitter comme une personne que l’on aime au point de ne pouvoir se retourner, sous peine de n’avoir plus la force de partir. 

Comme Orphée aux Enfers, comme ce dernier regard à Eurydice, fatal. 

Ces souvenirs m’habitent, et j’y reviens, comme pour sentir la vieille odeur d’une maison de famille qui n’existe plus. 

Caresser les fantômes… On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, et pourtant… 

Glisser sur les pentes des rues, se rasseoir sur les mêmes bancs, plus usés, avec encore plus de noms et de cœurs gravés dessus. Constater les changements dans les rues, les façades, comme les rides apparaissant peu à peu sur le visage de l’être aimé. 

Les pins parasols, abritent-ils toujours autant du soleil, l’été, sur les miradouros ? Peut-on encore tendre l’oreille pour capturer des clameurs venues d’en bas, portées par le vent ? Peut-on encore se sentir transpercé de ce même vent, dans certaines courbes choisies, suivant son couloir, pour sentir de délicieux frissons sur la peau, pendant les mois chauds ? Est-il encore possible d’errer doucement, de café en café, pour respirer les conversations des habitués, debout devant le comptoir ? 

Bribes de vies, croisements d’âmes et de songes. 

Et toujours, partout, plane l’ombre, elle aussi aimée, de toi, Bernardo Soares. Tu hantes la ville, tu pèses doucement sur mon cœur et tu alourdis mes pas de rêveries. Et peut-être que si je parvenais ne serait-ce qu’un dixième de ce que tu as réussi à retranscrire, entre les mots et les lignes, une poussière d’infini de l’essence de cette ville, alors que je n’aurai pas écrit en vain.

© Inês d’Almeÿ

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