Fenêtre sur cour

Chape de plomb.

Tristes temps que ceux où l’on doit se séparer de ceux que l’on aime parce qu’on les aime.

Chacun dans une pièce de puzzle. Chacun avec un poids invisible, omniprésent, comme une douleur sourde et lancinante.

Ce mal qui est arrivé si vite. L’impression de vivre dans un mauvais film. Une pierre dans le ventre. La gorge cousue. 

Entendre les cris d’enfants et quelques oiseaux pour qui rien n’a changé. Ces sons-mélodies qui allègent les respirations.

La ville s’est rétrécie, et l’univers tout entier tient dans un puzzle. Le monde-de-la-maison. Sans tous ceux que l’on voudrait voir, respirer, écouter.

Sentir le pouls. Cadence feutrée. Des petits pas. Des demi-soupirs. Un temps qui est élastique, mais dont on ne voit pas venir le retour. Aucune claque. Aucun rien. L’attente sans heure.

Cuire du pain, planter des herbes, prendre dans les bras ceux qui peuplent la maison-monde. Ecouter un vieux vinyle oublié, penser aux films qui rappellent la vie. Choisir d’être le protagoniste de celui qui nous plait le plus, aujourd’hui.

Inventer des histoires, comme les ramifications de l’arbre du jardin, qui partent, loin, exploratrices immunisées.

Décomposer un long, lent mouvement, comme une séquence de tai-chi, en inspirer le feu de la terre et habiter cette force. Pieds-racines. Bras-branches. Souffle-tout. Il existe un monde à explorer sans se mouvoir. Ne pas essayer de le peupler comme l’autre, le-loin, mais l’habiter dans sa pulsation.

Des constellations faites d’étoiles liées les unes aux autres. Des constellations qui se frôlent et se parlent, sans voix dans le ciel.

Le pouvoir du coeur, la danse du souffle. Ensemble malgré tout.

La danse

C’est l’invisible qu’il faut écrire. 

Ce qui est visible à l’œil nu a déjà trouvé des paroles. 

La danse, elle, est une forme d’invisible en mouvement, perceptible comme un battement du cœur. 

Elle peut être devinée, elle peut être esquissée seulement, mais elle en demeure insaisissable, écrite par bribes. 

Essayez d’imaginer une couleur qui n’existe pas. Essayez de peindre un courant d’air. Est-ce impossible ? Ou bien est-ce une danse qui cherche une esquisse possible, même éphémère ? 

Danser, c’est observer les strates du temps et jouer avec elles. 

C’est un hymne au silence, au rythme seul des pas et du souffle. 

C’est habiter ces strates du temps comme on souffle sur une bulle de savon, légèrement, en sourdine. 

C’est marcher dans la neige sans laisser de pas. 

C’est suspendre le vol du temps et habiter une pause qui parait éternelle. C’est perdre le temps. 

C’est se perdre. 

C’est retrouver la substance de tout chose, qui est en fait une matière en mouvement, sans forme définie, sans contour arrêté. 

Danser c’est jouer et c’est rire, c’est parfois être ému aux larmes. 

Eux, ils avaient déjà dansé ensemble, sans musique. 

Leurs pas semblaient ceux d’une parade nuptiale d’animaux timides. Ils esquissaient des pas sur le sol, légers, aux empreintes aussitôt comme lavées par une marée invisible. Ils ne laissaient pas de poids, et se devinaient à tâtons dans l’épaisseur de leurs souffles. Ils ne se touchaient pas. Ils ne se regardaient pas. 

Ils étaient pourtant un seul et même être dans deux corps, car un vrombissement sourd résonnait entre eux comme un gros cœur sourd qui les berçait d’un seul mouvement. Ils étaient dans une même bulle chaude et mouvante, et ils volaient, portés dans un courant d’air tiède. Un pas de deux de flamands roses qui caressaient le sol avant de prendre leur envol. 

Il leur semblait que le soir descendait dans le studio et qu’il les avalerait tous entiers comme la mer la nuit avale les barques dans son encre. 

Dansaient-ils encore ou bien s’étaient-ils arrêtés ? 

Le rythme restait, boum ta , boum ta, et quoi qu’ils fassent, ils étaient en mouvement, ils se mouvaient comme la marée, cadence régulière et légère. 

Ils étaient des oiseaux d’écume et se fondaient dans cette nuit naissante.

La fin du monde

Ces derniers temps avaient la saveur de la fin du monde. Violente, douce-amère et fleurie. Le vent semblait arracher le printemps naissant des arbres. Les cyprès pliaient sous les bourrasques, les quelques fleurs de cerisiers tentaient de s’attacher de tous leurs pétales aux branches. La grêle succédait au hululement des courants d’air. 

-C’est un signe, se dit-elle.

Elle croyait aux oracles du quotidien. Elle savait interpréter tel croisement, telle rencontre, tel signe ou panneau lu. Elle se plaisait à cartographier la ville à travers ses questions et leurs réponses fortuites. Sérendipité. Pythies vulgaires. Dieux sourds.

Ces temps-ci, elle voyait dans ce temps qui ferait pâlir St Jean le revers de la médaille du virus qui se propageait dans le monde. Un virus comme fin de l’humanité, c’était un des scénarios plausibles de films à gros budget, les « films catastrophe ». Serait-ce une catastrophe ? Elle pensa que pour beaucoup, bien sûr, ça en serait une. Car le monde de chacun est peuplé de celui des autres, de ceux qui nous sont chers, et ils sont tout un monde eux aussi. Et ces mondes s’éteignent en disparaissant, et il ne reste plus aucun être cher. 

Le monde serait une terre aride et stérile. 

Cet air qui annonçait la catastrophe, comme il balayait tout sur son passage… Des magasins déjà vides par rayons entiers, les pharmacies dévalisées. Tous ces mondes qui ne voulaient pas devenir arides. Tous ces êtres chers qui s’accrochaient à des moyens de vivre pour peupler encore des territoires d’attachement, de liens, de tendresse, de moments qui comptent. Compter pour pouvoir, s’il le faut, mourir avec des souvenirs forts.

Et cette saveur de fin du monde, quand elle sera vraiment arrivée, quels arômes aura-t-elle alors ? Le sel des larmes ? L’acidité de la sueur ? L’emballement du panache ? Ou alors une absence totale de goût et d’odeur, ça, ce serait vraiment la fin. Une carte sans couleurs ni chemins de mémoire, sans plus de chair ni de pulsation. Une fin du monde morne et fade. 

Elle préférait décidément les bourrasques et les cyprès pliés, les fleurs qui désirent et qui ne renoncent pas. A finir pour finir, à défaut pour tous que ce soit à l’âge tendre, alors que la fin soit éclatante comme un cœur qui sort de ses gonds.

© Inês d’Almeÿ

Lisbonne

J’ai aimé cette ville comme on aime une maitresse, avec dévotion et passion, immédiatement, jusque dans la chair. Je l’ai aimée comme le corps d’une amante, en la parcourant dans ses courbes et ses plis avec tout mon corps et toute mon envie. 

Je me suis laissée bercer par son souffle, par ses murmures.

Les bateaux, au loin, qui appellent, le vrombissement, dans son ventre et ses collines. J’ai caressé des yeux son relief, j’ai goûté à ses senteurs sucrées. 

La figue chaude, rôtie au soleil de l’été, l’âpreté des feuilles de néflier, la blancheur troublante, crue, des pavés écrasés de chaleur. 

Le bleu du ciel, un bleu quasi Klein, et la blancheur de la lumière, presque trop forte, comme si on avait monté son intensité à la main pour éblouir. 

Les cacilheiros qui tracent des sillons sur le Tage, les cicatrices des artères qui montent le long des sept collines, les rails des tramways qui labourent sa peau. 

Et ses milliers, ses milliards de marches qui coupent les côtes, qui alourdissent le souffle, pour finalement déboucher sur quelque vue splendide, ouverte à l’infini. 

Un monde qui s’ouvre, comme une bouche qui respire.

L’impression de toujours voyager en restant sur le même point. Des milliers de façades et d’angles, changeants, mouvants, sur cette terre qui respire et ondule. 

Comme je t’ai aimée. 

Et j’ai dû te quitter comme on quitte quelqu’un que l’on aime encore, à contrecœur, avec l’arrière goût d’être le jouet du destin, d’un dieu laid qui veut nous infliger des épreuves douloureuses pour s’amuser. J’ai dû te quitter comme une personne que l’on aime au point de ne pouvoir se retourner, sous peine de n’avoir plus la force de partir. 

Comme Orphée aux Enfers, comme ce dernier regard à Eurydice, fatal. 

Ces souvenirs m’habitent, et j’y reviens, comme pour sentir la vieille odeur d’une maison de famille qui n’existe plus. 

Caresser les fantômes… On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, et pourtant… 

Glisser sur les pentes des rues, se rasseoir sur les mêmes bancs, plus usés, avec encore plus de noms et de cœurs gravés dessus. Constater les changements dans les rues, les façades, comme les rides apparaissant peu à peu sur le visage de l’être aimé. 

Les pins parasols, abritent-ils toujours autant du soleil, l’été, sur les miradouros ? Peut-on encore tendre l’oreille pour capturer des clameurs venues d’en bas, portées par le vent ? Peut-on encore se sentir transpercé de ce même vent, dans certaines courbes choisies, suivant son couloir, pour sentir de délicieux frissons sur la peau, pendant les mois chauds ? Est-il encore possible d’errer doucement, de café en café, pour respirer les conversations des habitués, debout devant le comptoir ? 

Bribes de vies, croisements d’âmes et de songes. 

Et toujours, partout, plane l’ombre, elle aussi aimée, de toi, Bernardo Soares. Tu hantes la ville, tu pèses doucement sur mon cœur et tu alourdis mes pas de rêveries. Et peut-être que si je parvenais ne serait-ce qu’un dixième de ce que tu as réussi à retranscrire, entre les mots et les lignes, une poussière d’infini de l’essence de cette ville, alors que je n’aurai pas écrit en vain.

© Inês d’Almeÿ

La randonnée

Ils marchaient en silence et un rythme s’installait, peu à peu, calqué sur la cadence de leurs pas. Ce rythme s’alignait avec leur respiration, un deux trois, un souffle, un pas, un autre, un deux trois, un pas, un autre, puis un souffle à nouveau. Une créature à trois jambes sortait peu à peu de sa tanière. Un peu bancale parfois, mais petit à petit, elle gagnait force et entrain, et son rythme de bête têtue s’inscrivait dans tout autour. 

Un deux trois, un souffle, un pas, puis un autre. Le rythme envahissait le paysage. Les rangées d’arbres se succédaient à la cadence de ce souffle régulier. Partout où leurs yeux se posaient, sur le sentier, sur les rochers, sur la cime des pins, sur un nuage dans les trouées de ciel, partout le rythme les suivait, les devançait même. 

Un deux trois, un souffle, un pas, un autre, un deux trois, puis un souffle à nouveau. Et à mesure qu’ils avançaient, une sorte de flou agréable les envahissaient. Ils étaient touchés par une sorte de grâce, une caresse de ce rythme. Ils l’oubliaient. Et dans cet oubli, ils ressentaient un véritable plaisir physique, envahissant, comme une vague de vent. Ils étaient étourdis, comme ivres. Ils perdaient la notion du temps, du nombre de kilomètres parcourus. 

Ils vivaient dans cet un deux trois qui semblait éternel, suspendu. Un tourbillon tiède et vaporeux, mais toujours cadencé, comme une berceuse voluptueuse. Un instant parfait de justesse, infini.

C’était sans se concerter, sans savoir au fond pourquoi, qu’ils décidaient tacitement de s’arrêter. Peut-être parce qu’il n’y avait pas de raison. Ça n’était pas forcément au détour d’une montée hasardeuse et fatigante, ou d’un chemin semé de petites embûches et de pièges, avec des cailloux glissants. Ce n’était même pas toujours lorsque la faim s’immisçait en eux comme une énigme à résoudre, impérieuse et sévère, et parfois même brutale. C’était tout simplement que le rythme avait décidé de s’arrêter là, devant une vue splendide, ou dans un sous-bois abrité, sur un gros rocher où s’asseoir, ou à même l’herbe fraiche. Ils ne savaient expliquer pourquoi, c’était simplement le moment juste. 

Et alors la cadence se suspendait, et ils se rendaient compte du bruit qui les avaient habités ces derniers kilomètres, la ritournelle sourde de la cadence de leurs pas-souffle. Ils ne la reconnaissaient qu’une fois qu’elle était partie, comme un animal qui se montre furtivement, le temps à peine que la rétine l’attrape. Ils contemplaient alors l’endroit où ils se trouvaient avec quelque étonnement, hagards, comme sortis d’un rêve.

Ces haltes étaient propices à des échanges courts, ou au contraire à un partage de ce qu’ils avaient abordé dans leur tête, face à eux-mêmes, tandis qu’ils marchaient. Ils convenaient toujours que marcher les nettoyait, leur apaisait l’âme, et les ramenait à l’essentiel. Jamais une question, pendant une marche, n’était superflue, ou superficielle. Tout ce qui venait en tête était d’une justesse troublante. La marche, ils le sentaient dans leur chair, était le rythme du monde, l’ordre des choses. Tout était à sa place. Les tons, couleurs, sons, senteurs, cadences, tout était d’une violente justesse, d’une harmonie parfaite. Il leur semblait entendre le souffle des hommes-de-toujours. Et ils se joignaient à eux, conscients du privilège de cette lignée du souffle.

Quand le moment de repartir arrivait, c’était aussi par surprise. C’était le moment qui le voulait, plus qu’une pulsion ou une réflexion mue par la nécessité d’arriver avant la nuit. C’était le moment juste, voilà tout. Les choses ne s’expliquaient pas, elles se faisaient ressentir comme voulues au bon moment. 

C’est étrange et surprenant, cette façon qu’ont les choses justes de nous faire nous mouvoir. Elles viennent des muscles, pas de la matière grise. Elles viennent des tripes, pas de la tête. 

Était-ce l’amour que ces grands espaces jaunes, bleus et verts inspiraient qui leur donnait l’envie de les parcourir ? Était-ce pour ce demi silence-respiration, cette paix des espaces ? Était-ce une quête du souffle ? Était-ce le besoin de placer une jambe devant l’autre pour avancer sur sa route, et tracer son chemin ? Ce n’était en tout cas ni pour se fuir ni se perdre, ni même se trouver. C’était peut-être juste pour respirer comme on devrait toujours respirer, en cadence avec les pieds. 

Il était difficile de savoir, car ils ne cherchaient pas les mots, ils cherchaient à vivre en silence, ou dans les espaces entre les mots. 

Le langage avait terni l’ampleur des sentiments des hommes. 

© Inês d’Almeÿ, toute reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur

Vivre quelque part

Vivre quelque part

C’est une pièce qui a pris notre odeur

C’est être assis au sommet d’une montagne et en dessiner la vallée d’un regard

Reconnaître sur une façade la couleur du temps

Parcourir un sentier et y saluer les êtres, les feuilles qui dansent

Y entendre le souffle de nos pas.

Vivre quelque part

C’est caresser le soleil sur une fenêtre voisine

Ecouter les souvenirs semés dans les rues, les angles

Pouvoir s’endormir en acceptant que le monde continue de vivre, éveillé

C’est connaître le nom des choses pour pouvoir les oublier

Traverser un inconnu en devenir

Parler au temps et aux images

Se savoir transparent devant le vieillissement du monde

© Inês d’Almeÿ, toute reproduction interdite sans l’autorisation de l’auteur

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