Lisbonne

J’ai aimé cette ville comme on aime une maitresse, avec dévotion et passion, immédiatement, jusque dans la chair. Je l’ai aimée comme le corps d’une amante, en la parcourant dans ses courbes et ses plis avec tout mon corps et toute mon envie. 

Je me suis laissée bercer par son souffle, par ses murmures.

Les bateaux, au loin, qui appellent, le vrombissement, dans son ventre et ses collines. J’ai caressé des yeux son relief, j’ai goûté à ses senteurs sucrées. 

La figue chaude, rôtie au soleil de l’été, l’âpreté des feuilles de néflier, la blancheur troublante, crue, des pavés écrasés de chaleur. 

Le bleu du ciel, un bleu quasi Klein, et la blancheur de la lumière, presque trop forte, comme si on avait monté son intensité à la main pour éblouir. 

Les cacilheiros qui tracent des sillons sur le Tage, les cicatrices des artères qui montent le long des sept collines, les rails des tramways qui labourent sa peau. 

Et ses milliers, ses milliards de marches qui coupent les côtes, qui alourdissent le souffle, pour finalement déboucher sur quelque vue splendide, ouverte à l’infini. 

Un monde qui s’ouvre, comme une bouche qui respire.

L’impression de toujours voyager en restant sur le même point. Des milliers de façades et d’angles, changeants, mouvants, sur cette terre qui respire et ondule. 

Comme je t’ai aimée. 

Et j’ai dû te quitter comme on quitte quelqu’un que l’on aime encore, à contrecœur, avec l’arrière goût d’être le jouet du destin, d’un dieu laid qui veut nous infliger des épreuves douloureuses pour s’amuser. J’ai dû te quitter comme une personne que l’on aime au point de ne pouvoir se retourner, sous peine de n’avoir plus la force de partir. 

Comme Orphée aux Enfers, comme ce dernier regard à Eurydice, fatal. 

Ces souvenirs m’habitent, et j’y reviens, comme pour sentir la vieille odeur d’une maison de famille qui n’existe plus. 

Caresser les fantômes… On ne se baigne jamais deux fois dans le même fleuve, et pourtant… 

Glisser sur les pentes des rues, se rasseoir sur les mêmes bancs, plus usés, avec encore plus de noms et de cœurs gravés dessus. Constater les changements dans les rues, les façades, comme les rides apparaissant peu à peu sur le visage de l’être aimé. 

Les pins parasols, abritent-ils toujours autant du soleil, l’été, sur les miradouros ? Peut-on encore tendre l’oreille pour capturer des clameurs venues d’en bas, portées par le vent ? Peut-on encore se sentir transpercé de ce même vent, dans certaines courbes choisies, suivant son couloir, pour sentir de délicieux frissons sur la peau, pendant les mois chauds ? Est-il encore possible d’errer doucement, de café en café, pour respirer les conversations des habitués, debout devant le comptoir ? 

Bribes de vies, croisements d’âmes et de songes. 

Et toujours, partout, plane l’ombre, elle aussi aimée, de toi, Bernardo Soares. Tu hantes la ville, tu pèses doucement sur mon cœur et tu alourdis mes pas de rêveries. Et peut-être que si je parvenais ne serait-ce qu’un dixième de ce que tu as réussi à retranscrire, entre les mots et les lignes, une poussière d’infini de l’essence de cette ville, alors que je n’aurai pas écrit en vain.

© Inês d’Almeÿ

Publié par Inês d' Almeÿ

L'écriture comme cartographie

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