La fin du monde

Ces derniers temps avaient la saveur de la fin du monde. Violente, douce-amère et fleurie. Le vent semblait arracher le printemps naissant des arbres. Les cyprès pliaient sous les bourrasques, les quelques fleurs de cerisiers tentaient de s’attacher de tous leurs pétales aux branches. La grêle succédait au hululement des courants d’air. 

-C’est un signe, se dit-elle.

Elle croyait aux oracles du quotidien. Elle savait interpréter tel croisement, telle rencontre, tel signe ou panneau lu. Elle se plaisait à cartographier la ville à travers ses questions et leurs réponses fortuites. Sérendipité. Pythies vulgaires. Dieux sourds.

Ces temps-ci, elle voyait dans ce temps qui ferait pâlir St Jean le revers de la médaille du virus qui se propageait dans le monde. Un virus comme fin de l’humanité, c’était un des scénarios plausibles de films à gros budget, les « films catastrophe ». Serait-ce une catastrophe ? Elle pensa que pour beaucoup, bien sûr, ça en serait une. Car le monde de chacun est peuplé de celui des autres, de ceux qui nous sont chers, et ils sont tout un monde eux aussi. Et ces mondes s’éteignent en disparaissant, et il ne reste plus aucun être cher. 

Le monde serait une terre aride et stérile. 

Cet air qui annonçait la catastrophe, comme il balayait tout sur son passage… Des magasins déjà vides par rayons entiers, les pharmacies dévalisées. Tous ces mondes qui ne voulaient pas devenir arides. Tous ces êtres chers qui s’accrochaient à des moyens de vivre pour peupler encore des territoires d’attachement, de liens, de tendresse, de moments qui comptent. Compter pour pouvoir, s’il le faut, mourir avec des souvenirs forts.

Et cette saveur de fin du monde, quand elle sera vraiment arrivée, quels arômes aura-t-elle alors ? Le sel des larmes ? L’acidité de la sueur ? L’emballement du panache ? Ou alors une absence totale de goût et d’odeur, ça, ce serait vraiment la fin. Une carte sans couleurs ni chemins de mémoire, sans plus de chair ni de pulsation. Une fin du monde morne et fade. 

Elle préférait décidément les bourrasques et les cyprès pliés, les fleurs qui désirent et qui ne renoncent pas. A finir pour finir, à défaut pour tous que ce soit à l’âge tendre, alors que la fin soit éclatante comme un cœur qui sort de ses gonds.

© Inês d’Almeÿ

Publié par Inês d' Almeÿ

L'écriture comme cartographie

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